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L’héritage

Essai de jugement critique de l’œuvre et de l’art du peintre

thumbnailBernard Marion lègue un héritage artistique très important. Il a très peu peint à l’huile. Seules, à notre connaissance, deux toiles étaient exposées dans sa demeure au 10 rue des prêtres à Champlitte, où l’entrée avait été transformée en galerie. L’une était un nu de facture académique sans doute peint dès les toutes premières années (sans qu’on sache qui il concernait, mais en tout cas qu’il avait précieusement conservé), et une autre représentant un paysage du midi (une carrière ?). Par contre, le refuge du peintre abritait de très nombreuses aquarelles dont il avait commencé l’inventaire précis, sans malheureusement pouvoir le terminer, la maladie et la mort l’en ayant empêché, mais dont un certain nombre d’œuvres ont pu être photographiées par Jean Pierre Carmoi, lesquelles constituent une grande partie de celles exposées dans la galerie de ce site.

C’est dans le domaine des aquarelles que le peintre excelle. Bernard Marion, durant toute sa vie a beaucoup peint : une à deux aquarelles par jour et cela par tous les temps. Au total, le nombre de ses aquarelles s’élève certainement à plusieurs milliers, probablement à 5000 ou 6000. Peu avant sa mort, au premier étage de sa demeure, de très nombreuses aquarelles étaient empilées dans une dizaine de cartons à raison de plusieurs centaines par carton et cela sans compter les aquarelles vendues ou données tout au long de sa vie.

thumbnailL’analyse effectuée en présence du peintre d’une partie de ces aquarelles a révélé que l’apogée picturale se situe probablement aux environs de 1980-1990, et que c’est surtout dans la représentation des paysages « brumeux » ou de neige qu’il excelle. Ses œuvres religieuses sont de facture classique et ses dessins d’objets artisanaux, d’intérêt historiographique. Il est toujours difficile de juger dans sa globalité l’œuvre d’un artiste, mais il semble que d’un point de vue général, ce soit les œuvres peintes et calligraphiées en Chine qui apparaissent les plus originales pour des occidentaux. Au total, un certain nombre d’aquarelles – peut être une centaine – constituent très certainement de véritables chefs d’œuvres. Comme l’écrit Jean Luc Estavoyer, un amateur d’art éclairé, qui l’a bien connu, « l’œuvre de Bernard Marion n’est pas mineure et mérite de mon point de vue un investissement humain et financier. Certes le style et la technique qu’il a choisis et développés au cours de sa vie sont assez classiques, et en ce sens « secondaires » au regard de l’évolution de l’art contemporain, mais l’importance et la qualité de ses aquarelles constituent aujourd’hui un corps remarquable qui mérite étude et mise en valeur. La lumière, les atmosphères qu’il a su rendre ajoutées à la diversité de ses travaux (calvaires, églises, sites naturels intacts) font que nous tenons là un ensemble assez remarquable qui peut avec bonheur être décliné en expositions thématiques, éditions diverses (comme la remarquable publication réalisée par Fontaine-Française) et événements… »

thumbnailOn ne peut mieux dire. A Courchamp, chez Pierrette Gros où il se rendit à plusieurs reprises pour y déjeuner, il a peint l’un de ses derniers paysages, donnant une leçon d’aquarelle au petit groupe de peintres amateurs qui le lui avait demandé. Du point de vue technique, Bernard Marion dessine à grand trait le paysage sans jamais utiliser de gomme et y inscrit déjà les valeurs en hachurant les parties sombres. Il ne craint pas les traces laissées par le crayon – d’ailleurs certaines aquarelles portent de telles traces, bien que peu visibles. Contrairement à d’autres aquarellistes, il ne mouille pas son papier. Point essentiel, il peint avec un nombre limité de couleurs : outre les trois couleurs fondamentales, on note un vert (dont il se sert peu), un deuxième jaune et un deuxième bleu. Ce qui rend l’ensemble de l’œuvre relativement homogène.

Comme pour toute aquarelle et à la différence de ce qui est possible avec l’huile, les mélanges se font sur le couvercle de la boite – non sur le support. Il commence par les couleurs les plus claires – d’abord les lointains puis le ciel – pour terminer par les premiers plans et les zones les plus sombres, une fois que les lointains et le ciel sont secs. Il y a peu d’appositions de pigments sur ce qui est déjà peint et finalement tout l’art consiste à utiliser le blanc du papier.

thumbnailLà où Bernard Marion excelle dans certaines de ses aquarelles – ses chefs d’œuvre – est la façon dont il traite les « lointains » qu’il estompe et certains ciels qu’il sait rendre brumeux.

Mais s’il demeure prioritaire, l’art des paysages ne résume pas l’œuvre de l’artiste. Duel dans son intériorité et ses aspirations, et ayant finalement opté pour une vie et un art profane, Bernard Marion n’en demeure pas moins d’esprit sacré – sa jeunesse en témoigne – autrement dit un peintre religieux, non seulement un aquarelliste des églises (intérieurs et extérieurs), des Saints et des Croix, mais aussi un excellent dessinateur.

Ici c’est moins l’art en lui-même qui compte que le détail achevé, et par conséquent, le témoignage historique et culturel.

A cela s’ajoute l’art de la calligraphie et la profondeur brumeuse de ses paysages en Chine. « On ne peut suivre l’itinéraire de Bernard Marion sans penser à l’art et à la vie des lettrés du Moyen Age Chinois » écrit l’ancienne journaliste du Bien Public, Elisabeth Marillier. Et celle-ci de poursuivre, en guise de conclusion : « Ces artistes avaient coutume de pratiquer de longues retraites dans les solitudes agrestes. La fréquentation intime de la nature constituait l’élément fondamental de leur formation spirituelle et artistique. De même l’inspiration de Bernard Marion se nourrit de son expérience vécue et l’unité rythmique qui meut son pinceau puise sa source dans ses méditations lentes et soutenues. Au premier abord, les tableaux de Bernard Marion semblent d’une déconcertante simplicité. De brumes évanescentes jaillissent droits et parallèles les troncs des sapins quelquefois striés par les fulgurances blanches d’une tempête de neige. Le peintre privilégie le silence des paysages enneigés délaissant les fêtes automnales ou printanières. Mais au-delà de cette candeur épurée, les paysages de Bernard Marion sont prétexte à la découverte de sa propre nature humaine. La nature n’est plus un spectacle : sa représentation s’affranchit peu à peu du modèle pour se confondre avec la force intérieure de l’artiste ».

En effet il y a très rarement des personnages dans les paysages, places ou rues peintes par Bernard Marion. Seul le silence émerge de ses paysages glacés ou à l’inverse de ses maisons ou villages ensoleillés et hauts en couleur.

Par la qualité et la richesse de son œuvre, et bien que les aquarelles et dessins puissent être considérés comme relevant d’un art secondaire, Bernard Marion est très certainement à mettre sur le même plan de notoriété que les deux autres grands artistes de la région : Alfred Giess (1901-1973), Grand Prix de Rome 1929, qui a peint en 1947 la fresque « le martyr de Saint Christophe » en l’Eglise de Champlitte, mais dont on soulignera en définitive la facture restée en grande partie académique, et Roux-Champion qui montera à Paris en 1954, réalisant ainsi un itinéraire par certains aspects inverse de celui de Bernard Marion. Et cela sans évoquer la mémoire du très grand Gustave Courbet (1819 – 1877), à qui le musée qui porte son nom, fondé par Robert Fermier – un ami d’Alfred Giess – rend hommage.